Lorsqu’il convient à chacun reposer,
Et pour un temps tout soucy déposer,
Un souvenir de mon amère vie
Me vient oster de tout dormir l’envie,
Représentant à mes yeux vivement,
De bien en mal un soudain changement.
Qui distiller me fait lors sur la face
La triste humeur qui tout plaisir efface.
Dont tost après, cerchant de m’alléger,
I’entre en discours, non frivole ou légier,
Considérant du monde l’inconstance,
Et des mortels le trop peu d’assurance :
Iugeant par là rien n’estre permanent,
Ny bien, ny mal, dessous le firmament.
Ce que soudain me met en souvenance
Des sages dicts du Roy plein de prudence.
J’ai (ce dit-il) cerché tous les plaisirs,
Qui peuvent plus assouvir mes désirs :
Mais je n’ay veu en ceste masse ronde
Que vanité, dont fol est qui s’y fonde.
Dequoy mes yeux expérience ont eu
Durant nos jours : car j’ay souvent veu
Ceux qui touchoyent les hauts cieux de la teste.
Soudainement renversez par tempeste.
Les plus grands Roys, Monarques, Empereurs,
De leurs estats et vies ne sont seurs.
Bastir palais et amasser chevance,
Retourne en brief en perte et décadence.
Estre venu des parens généreux,
N’empesche point qu’on ne soit malheureux.
Les beaux habits, le jeu, le ris, la danse,
Ne laissent d’eux que deuil et repentance :
Et la beauté, tant agréable aux yeux,
Se part de nous quand nous devenons vieux.
Boire et manger, et vivre tout à l’aise,
Revient aussi à douleur et malaise.
Beaucoup d’amis, richesse, ny sçavoir,
De contenter, qui les a, n’ont pouvoir.
Brief, tout le bien de ceste vie humaine
Se garde peu et s’acquiert à grand’peine.
Que nous sert donc icy nous amuser
Aux vanitez, qui ne font qu’abuser ?
Il faut chercher en bien plus haute place
Le vray repos, le plaisir et la grace
Qui promise est à ceux qui de bon cœur
Retourneront à l’unique Sauveur :
Car au ciel est nostre éternel partage,
Jà ordonné parmi nous en héritage.
Mais qui pourra, ô père très-humain,
Avoir ceste heur, si tu n’y mets la main,
D’abandonner son péché et offense,
En ayant fait condigne pénitence ?
Ou qui pourra ce monde despriser,
Pour seul t’aymer, honorer et priser ?
Nul pour certain, si ta douce clémence
Le prevenant, à tes biens ne l’avance,
Parquoy, Seigneur et pere souverain,
Regarde moy de visage serain,
Dont regardas la femme pécheresse.
Qui à tes pieds pleurait ses maux sans cesse :
Dont regardas Pierre, pareillement,
Qui jà t’avait nié par jurement :
Et comme à eux, donne moy ceste grâce,
Que ta mercy tous mes pechez efface.
En retirant de ce monde mon cœur,
Fais l’aspirer à l’éternel bonheur.
Donne, Seigneur, donne moy patience,
Amour et foy, et en toy espérance,
L’humilité, avec dévotion
De te servir de pure affection.
Envoye moy ta divine prudence,
Pour empescher que peché ne m’offence.
Jamais de moy n’es longue vérité,
Simple douceur, avecques charité.
La chasteté, et la persévérance
Demeure en moi, avec obéissance.
De tous erreurs, Seigneur, préserve-moi,
Et tous les jours, Christ, augmente la foy
Que j’ay receu de ma mère l’Eglise,
Où j’ay recours pour mon lieu de franchise,
Contre peché, ignorance, et orgueil,
Qui font aller au perdurable deuil.
Permets, Seigneur, que tousjours mon bon ange
Soit pres de moy, et t’offre ma loüange,
Mes oraisons, mes larmes, et souspirs,
Et de mon cœur tous justes désirs.
Ton S. Esprit sur moy face demeure.
Tant que voudras qu’en ce monde je dure.
Et quand Seigneur, ta clemence et bonté
M’oster voudra de la captivité,
Où mon esprit réside en ceste vie,
Pleine de maux, de tourmens et d’envie,
Me souvenir donne moy le pouvoir
De tes mercis et fiance y avoir,
Ayant au cœur ta passion escrite,
Que t’offriray au lieu de mon mérite.
Donques, mon Dieu, ne m’abandonne point,
Et mesmement en cest extresme poinct,
A celle fin que tes voyes je tienne,
Et que vers toy à la fin je parvienne.
Sa vertu m’attire,
MARIE STVVARTE.

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